Language

Pour les mélomanes

Un peu de musique hors du Temps
la route...

samedi 28 mai 2016

Ne pas parler du Tao...


Le Sage diffère du commun, en ce qu’il se tient tranquille et évite ce qui le troublerait. Le vulgaire fait tout le contraire, cherchant le trouble, fuyant la paix.
— Pour qui a connu le Principe, il faut encore n’en pas parler, ce qui est difficile, dit Tchoang‑tzeu. Savoir se taire, voilà la perfection. Savoir et parler, c’est imperfection. Les anciens tendaient au parfait. Tchou‑p’ingman apprit de Tcheu‑li i l’art de tuer les dragons. Il paya la recette mille taëls, toute sa fortune. Il s’exerça durant trois ans. Quand il fut sûr de son affaire, il ne fit ni ne dit jamais rien.
— Alors à quoi bon ? Quand on est capable, il faudrait le montrer, dit le vulgaire...
Le Sage ne dit jamais il faudrait... Des il faudrait, naissent les troubles, les guerres, les ruines.

Empêtré dans les détails multiples, embarrassé dans les soucis matériels, l’homme médiocre ne peut pas tendre vers le Principe (le Tao) de toutes choses, vers la grande Unité incorporelle. Il est réservé au sur‑homme, de concentrer son énergie sur l’étude de ce qui fut avant le commencement, de jouir dans la contemplation de l’être primordial obscur et indéterminé, tel qu’il fut alors qu’existaient seulement les eaux sans formes, jaillissant dans la pureté sans mélange. O hommes, vous étudiez des fétus, et ignorez le grand repos (dans la science globale du Principe).

Tchouang-tseu

Se taire à propos du Tao, pas plus de commentaire !

samedi 21 mai 2016

Le vieux pêcheur


Le vieux pêcheur

Confucius se promenant dans la forêt de Tzeuwei, s’assit pour se reposer près du tertre Mang‑t’an. Les disciples prirent leurs livres. Le maître toucha sa cithare et se mit à chanter.
Le chant attira un vieux pêcheur. Ses cheveux grisonnants défaits, ses manches retroussées, le vieillard descendit de sa barque, gravit la berge, approcha, posa sa main gauche sur son genou, prit son menton dans sa main droite, et écouta attentivement. Quand le chant fut fini, il fit signe de la main à Tzeu-koung et Tzeu‑fou. Tous deux étant venus à lui :
— Qui est celui‑ci ? demanda le vieillard, en dési­gnant Confucius.
— C’est, dit Tzeufou, le Sage de Lou.
— Comment s’appelle-­t‑il ? demanda le vieillard.
— Il s’appelle K’oung, dit Tzeufou.
— Et que fait ce K’oung ? demanda le vieillard.
— Il s’efforce, dit Tzeukoung, de faire revivre la sincérité, la loyauté, la bonté et l’équité, les rits et la musi­que, pour le plus grand bien de la principauté de Lou et de l’empire.
— Est‑il prince ? demanda le vieillard.
— Non, fit Tzeu-koung.
— Est‑il ministre ? demanda le vieillard.
— Non, fit encore Tzeu-koung.
Le vieillard sourit et se retira. Tzeu-koung l’entendit murmurer :
— Bonté ! équité ! c’est fort beau sans doute, mais il aura de la chance s’il ne se perd pas à ce jeu. En tout cas, les soucis et le mal qu’il se donne, nuiront, en usant son esprit et son corps, à sa vraie perfection. Qu’il est loin de la science du Principe !
Tzeu-koung rapporta ces paroles à Confucius, qui repoussa vivement la cithare posée sur ses genoux, se leva en disant :
— C’est là un Sage,
et descendit la berge pour demander un entretien au vieillard. Celui‑ci enfonçait justement sa gaffe, pour déborder sa barque. A la vue de Confucius, il s’arrêta et se tourna vers lui. Confucius s’avança en saluant.
— Que désirez‑vous de moi ?
 lui demanda le vieillard. Confucius dit :
— Vous avez prononcé tout à l’heure des paroles, dont je ne pénètre pas le sens. Je vous prie respectueusement de vouloir bien m’instruire pour mon bien.
— Ce désir est très louable, dit le vieillard.

Confucius se prosterna, puis, s’étant relevé, il dit :
— Depuis ma jeunesse, jusqu’à cet âge de soixante‑neuf ans (avant‑dernière année de sa vie), moi K’iou j’ai étudié sans cesse, sans être instruit dans la science suprême (taoïsme). Maintenant que l’occasion m’en est donnée, jugez de l’avidité avec laquelle je vais vous écouter.
Le vieillard dit :
— Je ne sais si nous nous entendrons ; car la loi commune est, que ceux‑là seuls s’entendent, dont les sentiments se ressemblent. En tout cas, et à tout hasard, je vais vous dire mes principes, et les appliquer à votre conduite... Vous vous occupez exclusivement des affaires des hommes. L’empereur, les seigneurs, les officiers, la plèbe, voilà vos thèmes ; parlons‑en. Vous prétendez morigéner ces quatre catégories, les obliger à se bien conduire, le résultat final étant un ordre parfait, dans lequel tout le monde vivra heureux et content. Arriverez‑vous vraiment à créer un monde sans maux et sans plaintes ?.. Il suffit, pour affliger le plébéien, que son champ ne rapporte pas, que son toit goutte, qu’il man­que d’aliments ou d’habits, qu’on lui impose une nouvelle taxe, que les fem­mes de la maison se disputent, que les jeunes manquent de respect aux vieux. Comptez‑vous vraiment arriver à supprimer toutes ces choses ?.. Les officiers se chagrinent des difficultés de leurs charges, de leurs insuccès, des négli­gences de leurs subordonnés, de ce qu’on ne reconnaît pas leurs mérites, de ce qu’ils n’avancent pas. Pourrez‑vous vraiment changer tout cela ?.. Les seigneurs se plaignent de la déloyauté de leurs officiers, des rébellions de leurs sujets, de la maladresse de leurs artisans, de la mauvaise qualité des redevances qu’on leur paye en nature, de l’obligation de paraître souvent à la cour les mains pleines, de ce que l’empereur n’est pas content de leurs présents. Ferez‑vous vraiment que tout cela ne soit plus ?.. L’empereur s’af­flige des désordres dans le yin et le yang, le froid et le chaud, qui nuisent à l’agriculture et font souffrir le peuple. Il s’afflige des querelles et des guer­res de ses feudataires, qui coûtent la vie à beaucoup d’hommes. Il s’afflige de ce que ses règlements sur les rits et la musique sont mal observés, de ce que ses finances sont épuisées, de ce que les relations sont peu respectées, de ce que le peuple se conduit mal. Comment ferez‑vous, pour supprimer tous ces désordres ? Avez‑vous qualité, avez‑vous pouvoir, pour cela ? Vous qui n’êtes ni empereur, ni seigneur, ni même ministre ; simple particulier, vous prétendez réformer l’humanité N’est‑ce pas vouloir plus que vous ne pourrez faire ?.. Avant de voir la réalisation de votre rêve, il vous faudrait préalablement délivrer les hommes des huit manies que je vais vous énu­mérer : manie de se mêler de ce qui n’est pas son affaire ; manie de parler sans considération préalable ; manie de mentir ; manie de flatter ; manie de dénigrer ; manie de semer la discorde ; manie de faire à ses amis une fausse réputation ; manie d’intriguer et de s’insinuer. Etes‑vous homme à faire dis­paraître tous ces vices ?.. Et les quatre abus suivants : démangeaison d’innover pour se rendre célèbre ; usurpation du mérite d’autrui pour s’avancer soi-­même ; entêtement dans ses défauts en dépit des remontrances ; obstination dans ses idées en dépit des avertissements ; changerez‑vous tout cela ?.. Quand vous l’aurez fait, alors vous pourrez commencer à exposer aux hommes vos théories sur la bonté et l’équité, avec quelque chance qu’ils y comprendront quelque chose.  

Tchouang-tzeu

Nos hommes politiques ne devraient-il pas s'inspirer de la sagesse du vieux pêcheur ?
A force de s'ingérer dans les affaires, on ne crée que désordre supplémentaire !

samedi 14 mai 2016

L'utile et l'inutile


Houei-tseu dit à Tchouang-tseu : "Vos paroles sont inutiles."
Tchouang-tseu lui répondit : "Il faut savoir ce qui est inutile pour connaître ce qui est utile. Bien que la terre soit immense, ce qui est utile à l'homme, c'est un endroit où poser ses pieds. Supposons que devant ses pieds s'ouvre un abîme, la terre lui serait-elle encore utile ?
- Non, certes, dit Houei-tseu.
- Alors, dit Tchouang-tseu, il est clair aussi que l'inutile est utile."

Une fois encore, Tchouang-tseu fait l'éloge de l'inutile ! Grâce à son inutilité l'arbre noueux peut vivre longtemps et pousser sans craindre de finir abattu par le bûcheron pour être transformé en poutres et en planches dans une scierie. De la même manière le sage taoïste ne dit rien et semble de prime abord inutile, mais ce détachement, ce lâcher prise total offre à l'autre un espace d'accueil rare et précieux. L'être désintéressé que propose le taoïste est accessible à tous et gage d'un parfait échange d'être à être, ce qui est rare de nos jours. Le sage taoïste est le représentant du Tao et de l'Unité du
Monde, il reflète l'Universalité des choses et a ce titre ne se met pas en avant et respecte tous les êtres. Il vénère la vie et est toujours désolé lorsque la mort surgit, fusse-t-elle celle d'un insecte. Mais il sait aussi que la mort est un retour au Tao, il ne s'afflige donc pas de la mort, fusse-t-elle celle d'un proche. Le Tao, comme l'eau qui s'écoule inexorablement vers la vallée, semble être inutile, pourtant, ce statique principe, est à l'origine de la vie, le sage s'en remet à lui aveuglement.   

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